Extrait de maux

 

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Interview Jeremy Ferrari

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Rencontre avec Jeremy Ferrari

Jérémy Ferrari : « Les mecs des pompes funèbres, je suis sûr qu’ils se marrent plus que les mecs qui travaillent à la SNCF »

Avec une première apparition dans On n’demande qu’à en rire sur France 2, suivie d’une chronique hebdomadaire dans l’émission Touche pas à mon poste sur D8, Jeremy Ferrari fait parler de lui. Avec la sortie de son nouveau livre Hallelujah Bordel !, suite fatidique de son deuxième spectacle choc joué pour la première fois à Paris, Jérémy Ferrari impressionne. Non seulement, il y énonce et dénonce des textes de la Bible, du Coran tout en passant par la Torah mais fidèle à lui-même, il n’oublie pas son empathie légendaire et son humour noir, lugubre et caustique. Une traversée religieuse des peuples à la fois glauque, froide et provocatrice mais relevée d’une pointe de finesse.

Alors nous, on a eu envie d’en savoir plus sur ce spectacle duquel est tiré le DVD, sur ce livre et sur ce sujet énorme et difficile que ce démon à la gueule d’ange prend autant de plaisir à nous faire partager à travers son spectacle, son bouquin mais aussi, évidemment, à travers son talent.

Rencontre avec celui que l’on surnomme « Le fils spirituel de Pierre Desproges ».

 

LAURA DELBRASSINNE – Vu que vous sortez le DVD de votre spectacle Hallelujah Bordel !, pouvez-vous brièvement nous en parler ? Comment l’avez-vous construit ?

Jeremy Ferrari – Pour mon spectacle, j’ai presque fait un travail journalistique voire universitaire. Je me suis intéressé à la religion mais aussi aux faits divers. Je me suis énormément documenté pour créer Hallelujah Bordel !

LD – Parlez-nous de votre nouveau livre, suite de votre spectacle Hallelujah Bordel !. Dès la couverture, on ressent un univers très inspiré de Tim Burton. Pourquoi ? Qu’allons-nous découvrir dans ce livre-album ?

JF- J’ai eu l’idée de faire un livre illustré en complément de mon spectacle. Je dis « en complément », car on peut très bien le lire sans avoir vu le spectacle.

J’ai vu plusieurs illustrateurs et dessinateurs, puis j’ai rencontré Ludovic Févin. Il est arrivé avec un univers que je trouvais absolument incroyable. Cela peut faire penser à Tim Burton, comme vous le dites, mais il déteste qu’on lui dise cela car il n’y a pas d’inspiration ou de plagiat de Tim Burton dans son dessin. C’est plutôt un univers Beetlejuice, le même univers que dans le film Le magasin des suicidesde Patrice Leconte.

Bref, Ludovic Févin est une très belle rencontre pour moi. Il a pu transcender l’univers que je voulais mettre en place. Moi, j’ai écrit les textes, lui les a mis sur papier. C’était une expérience absolument incroyable car il y avait une réelle complicité.

LD – On ressent beaucoup de philosophie à travers le bouquin. Je suppose que vous avez du vous inspirer, beaucoup lire ? Est-ce que la philosophie a tenu un rôle dans l’écriture de votre spectacle ?

JF – Oui, la philosophie m’intéresse beaucoup. J’ai lu Nietzsche, je l’aime beaucoup. J’ai également lu Michel Onfray et ses rapports à la religion.

Après, j’ai lu d’autres philosophes comme Saint Augustin ou Saint Anselme qui est un peu plus compliqué. Il est la représentation type de la branlette intellectuelle. C’est-à-dire, décrire huit pages pour en arriver à dire une banalité.

Tout cela m’a évidemment donné quelques clefs, cela m’a ouvert quelques portes.

En résumé : oui, il y a de la philosophie dans mon livre.

LD – On pourrait croire, au premier abord, que votre nouveau livre est un livre pour enfant. Qu’en pensez-vous ?

JF – C’est vrai. D’ailleurs, c’est marrant parce qu’il s’est retrouvé plusieurs fois dans les rayons pour enfants. Parce que les gens ne regardent pas, ils voient la couverture et se disent : « Ah, ça doit être pour les gosses ! ».

Donc, si vous ne trouvez pas le bouquin, il faut regarder dans les rayons enfants !

 

LD – J’ai l’impression que dans Hallelujah Bordel !, vous dites tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Ai-je raison ?

JF – Bien sûr !

Mais de toute façon, dans la vie en général, on ne fait pas de blagues sur les radars automatiques. Entre nous, on se fait des vannes, on se taquine. L’humour des gens, c’est de l’humour noir. On se moque, on se dit des méchancetés.

On s’étonne que le livre ou que le spectacle soit un succès populaire. C’est parce que l’humour noir a toujours ciblé un large public.

LD – On a l’impression qu’à chaque nouvelle entrée, vous appuyez toujours un peu plus fort sur le côté « trash », si je puis m’exprimer ainsi, des choses, des évènements de la vie. Est-ce cela que vous recherchez ? Aller chaque fois un petit peu plus loin ?

JF – Il n’y a pas de censure mais il faut savoir se censurer soi-même. Il faut être intelligent quand on fait de l’humour noir.

On arrive pas en disant : « Bonjour, alors ce matin j’ai éventré un juif… ». On ne peut pas dire cela d’emblée. Ce n’est pas possible. En général, on y va doucement puis, par la suite, on se permet plus de choses. Il faut y aller étape par étape.

Hormis cela, j’ai de la chance. L’humour noir est populaire en ce moment chez les jeunes, c’est à la mode. Il y a probablement chez moi un côté un peu sale gosse qui plait à ce public-là.

Maintenant, on ne peut pas plaire à tout le monde…

LD – On sait aussi que vous venez de loin, que vous avez eu des moments plutôt difficiles. Est-ce que le fait d’être arrivé dans la célébrité, d’avoir eu une envolée encore plus grande avec Hallelujah Bordel !, le spectacle et le livre et maintenant le DVD, est-ce que ça a changé votre vision des choses ? Est-ce que la célébrité, la lumière, vous dérange ou est-ce que, au contraire, cela vous plait ?

JF – Cela dépend des instants. Je suis quelqu’un de beaucoup plus heureux qu’avant, c’est certain. Cependant, il y a encore des moments où je doute, où je me remets en question.

Par exemple, je ne m’autorise absolument pas l’échec. Dans Touche Pas à Mon Poste, si je fais trois chroniques qui fonctionnent, je suis content de moi ! Mais si j’en ai une qui est un peu moins bonne, je mets des semaines à m’en remettre. Donc, je ne suis pas quelqu’un de très apaisé, il faut l’avouer.

Mais ce métier m’a aussi permis de rencontrer beaucoup de gens, plusieurs publics, c’est très enrichissant. Comme je suis toujours empathique, cela développe aussi la sensibilité que j’avais déjà à la base, je crois.

Néanmoins, cette empathie me fait quelques fois culpabiliser. Lorsque je vois des personnes en galère autour de moi, je me dis que j’ai beaucoup de chance.

LD – Est-ce que pour vous, Hallelujah Bordel ! est une réussite ? Vous attendiez-vous vraiment à ce succès ?

JF – Aujourd’hui, je peux dire que oui, sincèrement. Car, à l’époque, tout le monde m’a dit : « Change de spectacle. Il n’est pas drôle, il ne marchera pas. Le grand public ne veut pas que l’on parle de la religion ». Personne n’y croyait. Mais j’ai persévéré et je me suis dit : « Au fond, je vais continuer avec ce spectacle et tant pis si je me plante. Si le public n’est pas prêt à entendre ce que j’ai à lui dire, alors c’est que je n’avais pas à rencontrer ce public ».

Finalement, ce spectacle a été un succès. Je pense avoir réussi, avec Hallelujah Bordel !, à allier le fond, la forme et l’efficacité. Parce qu’il ne faut jamais oublier que nous sommes d’abord des humoristes. Les gens viennent nous voir pour se marrer.

Je ne suis pas un philosophe, je ne suis pas un poète. Il faut faire marrer les gens, il faut que les gens se poilent vraiment et là, ils accepteront d’entendre ce que vous avez à dire.

Et dans ce spectacle, il y a beaucoup de vannes, beaucoup de fond. J’arrive à créer des vrais moments d’émotions. Il y a des moments où je dénonce très premier degré et il y a des moments où j’y vais en finesse.

Dans l’ensemble, je suis content de ce spectacle. Si vous êtes très cultivé en religion, vous allez avoir plein de références, plein de petites vannes à droite et à gauche qui vont passer inaperçues pour les autres.

Il y a plusieurs manières d’aborder ce spectacle.

LD – Votre plume est remarquable. Avez-vous commencé à écrire jeune ? À l’époque, qu’est-ce qui vous a inspiré ? Portiez-vous déjà votre regard vers l’humour noir ?

JF – J’ai commencé à écrire tout petit, vers l’âge de 14 ans. Déjà à cet âge-là, je me tournais vers l’humour noir.

Plus jeune, je vivais dans un quartier populaire. J’y ai vu des alcooliques, des gens bien, des drogués, des femmes battues,… Tout cela me touchait. Quand vous êtes confronté à la tristesse, au malheur des gens, vous êtes obligé de prendre du recul et de vous marrer.

Les mecs des pompes funèbres, je pense qu’ils passent beaucoup plus de temps à se marrer que les mecs qui travaillent à la SNCF. C’est obligatoire, parce que l’on ne peut pas faire autrement. Je suis convaincu qu’après un enterrement ou après une incinération, ils font : « Oh t’as vu la gueule de l’autre ! ». C’est obligé, ils ne peuvent pas survivre autrement.

Je pense que c’est l’ensemble de mon vécu et de mon passé qui ont fait qu’à un moment donné, quand je me suis mis à écrire, il était évident que je me tourne vers l’humour noir.

LD – Appliquez-vous votre humour noir dans votre vie privée ?

JF – Oui ! (Sourire). C’est intimement ma personnalité. D’ailleurs, ça fait marrer les gens qui bossent avec moi. Si on me lance sur un sujet sensible, je trouve souvent des vannes, elles viennent instantanément.

Alors que si vous me parlez des koalas, cela ne m’inspire en rien !

C’est ma façon de penser.

LD – Est-ce que dans le spectacle Hallelujah Bordel !, vous avez de l’improvisation ou est-ce que tout est calculé ?

JF – Oui, il y a de l’improvisation. Mais c’est de l’improvisation mesurée. Je sais quand je peux en faire ou pas.

Lorsque j’incarne un personnage, c’est beaucoup plus compliqué évidemment.

LD- On le voit dans votre bouquin, vous avez rencontré des gens, vous vous êtes inspiré d’eux. Avez-vous suivi leurs conseils par rapport à ce qu’il fallait écrire ou peut-être ne pas écrire ?

JF – J’ai rencontré des imams, des pasteurs et des rabbins. Je ne leur ai pas demandé leur avis, je leur ai demandé de me prévenir si jamais j’avais sorti les choses de leurs contextes. Je ne voulais pas que l’on m’accuse d’avoir détourner les textes sur lesquels j’avais travaillé.

Il fallait essayer de ne pas le faire et c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a plein de choses que je n’ai pas pu utiliser. Mais en partie grâce à eux, on ne pourra pas me reprocher d’avoir déformé ou détourné quelque chose.

LD – Qu’est-ce que vous avez envie de dire à tous les gens qui pourraient prendre mal ce sujet ?

JF – Qu’il ne faut rien prendre trop au sérieux dans la vie. Parce que lorsque l’on prend les choses trop au sérieux, c’est généralement là que l’on commence à faire des erreurs et des bêtises.

La religion aide beaucoup de gens et fait du bien à certaines personnes, mais elle fait aussi beaucoup de mal. Généralement, elle fait du mal aux gens qui la prennent trop au sérieux. Il faut avoir du recul sur tout ce que l’on fait et sur qui on est, sur ce que l’on est.

LD – Avez-vous de nouvelles idées futures ? Un nouveau spectacle ?

JF – Absolument. Je suis en ce moment sur l’écriture d’un nouveau spectacle qui s’appellera Vends deux pièces à Beyrouth. Il sera porté sur la guerre et il débutera au mois de juillet 2015. J’ai également mis un film en route que l’on commencera à tourner à la rentrée prochaine. Ce sera une comédie noire.

Propos recueillis par Delbrassinne Laura

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